En travaillant sur mon « terrain »[1] et dans l’objectif de remettre à jour mes connaissances en recherche quantitative, je relis, pour une énième fois, l’extraordinaire « petit livre[2] » rédigé par feu Jean Stafford, « La recherche touristique. Introduction à la recherche quantitative par questionnaire » (Presses de l’Université du Québec, 1996). Monsieur Stafford était un fantastique[3] professeur en méthodologie de la recherche en tourisme que j’ai eu l’occasion d’avoir comme enseignant durant mon baccalauréat en gestion du tourisme et de l’hôtellerie. Ayant étudié en Sciences pures et appliquées au niveau collégial et étant plutôt de nature cartésienne et scientifique, j’étais fortement intéressée, à l’époque et aujourd’hui encore, par la recherche et la méthodologie. Je me souviens d’avoir littéralement couru à la librairie de l’Université lorsqu’il a publié ce livre. Groupie, je lui avais même demandé de me le dédicacer et je souris aujourd’hui en lisant le gentil mot qu’il m’avait offert: « À une brillante étudiante, avec tous mes vœux de succès ».
Je me permets de reprendre ici l’introduction du livre rédigé en 1996. Du pur génie si vous voulez mon avis!
« La recherche empirique en tourisme n’a pas encore conquis ses lettres de noblesse dans la confrérie sélecte des sciences ; la téorologie (ou science du tourisme) avance masquée, soit par les idéologies brumeuses percevant le tourisme comme « l’avenir de l’humanité » ou l’ultime « sauveteur » des régions en péril ou d’une économie moribonde, soit par un professionnalisme étroit pour lequel le touriste est seulement un « client » qu’on doit « plumer » le plus possible!
La plupart du temps, les connaissances touristiques se résument au récits des « grands explorateurs » et aux articles des pages touristiques des grands journaux : mélange d’exotisme de pacotille et de conseils pratiques pour la survie du voyageur. Dans l’ensemble de ces discours, ce qui domine ce sont les descriptions où se mêlent les remarques générales (les clichés touristiques), les observations minutieuses (l’enflure du détail) et les constatations faites de prénotions et de préjugés.
Face à ce magma informe, à cette masse d’informations, la plupart du temps contradictoires, la téorologie doit opérer un tri, distinguer les niveaux de savoir et formuler les règles d’une connaissance scientifique du tourisme. Dans cette optique, la recherche empirique en tourisme a pour tâche de construire consciemment des « faits scientifiques ».
Construire des « faits scientifiques », c’est partir d’une situation, d’un problème quelconque en tourisme et d’en faire « la théorie » à l’aide d’hypothèses, de concepts et d’indicateurs fortement articulés. Le caractère scientifique d’une théorie se manifeste par son caractère réfutable; la théorie doit pouvoir être mise à l’épreuve (selon la pensée poppérienne). Cette épreuve, ce sera l’enquête elle-même, effectuée sur le terrain. Ainsi, la boucle est bouclée : la connaissance s’établit à partir de problèmes, face auxquels des conjectures sont émises (celles-ci doivent être réfutables) et des tests permettent de confirmer ou d’informer totalement ou partiellement ces hypothèses.
La recherche empirique en tourisme a un rôle primordial à jouer dans l’établissement de connaissances scientifiques dans ce domaine; les praticiens en tourisme doivent disposer d’un corps de connaissance rigoureux sur lequel fonder leurs expertises et leurs pratiques de gestion, de planification et d’intervention. La recherche empirique en tourisme est une tâche aride, humble et souvent ingrate, loin des colloques qui ne servent qu’aux relations publiques avec leurs discours bidons. Ce petit livre vise à faire connaître, étape par étape, la démarche qui servira à construire ces « faits scientifiques » et à donner des assises solides à une téorologie naissante. »
Allez, je vous laisse, je replonge dans la lecture de ce « petit livre » magique et dans mon « terrain » en suivant les conseils de cet incomparable scientiste touristique!
[1] Dans le langage de la recherche, le « terrain » fait référence à l’enquête qui permettra de valider ou non l’hypothèse de départ. Rapple: je rédige présentement une thèse de doctorat en sciences de la Communication et de l’Information.
[2] Qualifié ainsi par l’auteur même du livre….
[3] Ses connaissances et son intérêt envers ses étudiants étaient remarquables. Certains étudiants, ceux pour qui la recherche et la méthodologie n’était qu’un passage obligé, le critiquaient pour son enseignement moins dynamique.
